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Association paritaire pour la santé et la sécurité du travail, secteur "Administration provinciale"

La dépression, est-ce une maladie occidentale?

Rédigé par: APSSAP

Cette question me fut posée récemment pendant une de mes conférences, par un participant qui avait émigré au Québec. J’aurais dû amener mon parapluie, car cette question fut suivie d’une pluie de réactions. Visiblement, cela n’a laissé personne indifférent (et m’a donné quelques sueurs). Certains participants me disaient que dans leur pays d’origine, la dépression n’existait pratiquement pas parce qu’il y avait plus d’entraide et qu’ils considéraient que les problèmes faisaient partie de la vie. D’autres ont réagi en affirmant qu’en Occident, la vie était bien plus stressante, que les critères diagnostiques de la dépression étaient mieux connus, qu’il y avait moins de tabous, plus de ressources d’aide en santé mentale et que c’était pour cette raison qu’il y avait plus de dépressions.

Ouf… Ayant un certain instinct de préservation et constatant l’ardeur des réactions, j’ai préféré mettre un terme à cette discussion, en promettant à mes participants de m’improviser Indiana Jones le temps d’une petite recherche sur le sujet et d’excaver des articles scientifiques.

Ma témérité ayant des limites (!), je me suis toutefois permise de modifier la question d’origine en : « Est-ce que la culture a une influence sur la dépression? ».

La brève revue de littérature que j’ai effectuée m’a démontré que le sujet est étudié depuis plusieurs années, surtout depuis que la composition ethnique des pays industrialisés a changé (Patel, 2001). Il semble y avoir consensus à l’effet que la culture a une influence sur l’incidence de la dépression, ses manifestations et son traitement (Kirmayer, 2001; Nemade et al 2007; Kastrup, 2011; Bromet et al., 2011). Quant à savoir pourquoi, les avis des scientifiques sont divers et partagés. À mon sens, cela reflète bien la complexité du concept de culture. Selon Patel (2001), ce concept est difficile à mesurer, car les cultures sont dynamiques et en constante évolution. Également, depuis la globalisation, les cultures s’influencent les unes et les autres.

Mais qu’est-ce que la culture au juste ? Il est possible de la définir comme un processus dynamique par lequel les activités courantes prennent une signification morale et sociale (Kleinman, 2004). Ce sont également les comportements, les croyances, les valeurs partagés au sein d’un groupe (Betancourt, 2004).

L’Organisation mondiale de la santé l’affirme : tous les pays sont touchés par la dépression! Par contre, tous ne semblent pas touchés dans la même fréquence. Dans une récente étude (Bromet et al., 2011), environ 90 000 participants de 18 pays ont été sondés pour établir la fréquence de la dépression selon la nationalité. Selon les résultats du sondage, près de 15 % des habitants de pays à revenus économiques élevés (entre autres, la France, les États-Unis, l’Allemagne et le Japon) auront une dépression majeure, comparativement à environ 11% des habitants des pays à revenus faibles ou modérés (comme la Chine, l’Inde, l’Afrique du sud et le Mexique). Les chercheurs ont avancé l’hypothèse qu’à l’intérieur d’un pays dit riche, il y a davantage de disparités au niveau des revenus, ce qui pouvait causer davantage de stress. Par contre, une autre étude soutient que les taux de dépression ne varient pas de façon significative selon les différences ethniques (Kastrup, 2011). Le genre et le contexte socioéconomique seraient des facteurs plus importants. Par exemple, toutes nations confondues, les femmes ont deux fois plus de risques de subir une dépression comparativement aux hommes.

Selon la littérature (Kirmayer 2001; Kastrup, 2011), la culture peut influencer, entre autres :

  • Les causes et la symptomatologie de la dépression. Par exemple, le sentiment de culpabilité associé à la dépression est plus fréquent en Occident que dans les pays non occidentaux;
  • L’interprétation des symptômes;
  • Les stratégies d’adaptation d’un individu, les comportements de recherche d’aide;
  • La réponse sociale face à la maladie mentale, la stigmatisation.

À titre d’exemple, en Asie, plusieurs cultures valorisent la conformité sociale, la place de la collectivité est plus importante que celle de l’individu. La dépression peut alors être mal perçue et moins bien détectée. D’autre part, le soutien social peut être plus développé dans certaines cultures comparativement à d’autres, ce qui influence la survenue et le cours de la maladie.

Ces études présentent toutefois des biais méthodologiques importants qui colorent les résultats des études. D’abord, il y a des disparités à l’intérieur même d’une culture, qui ne sont pas évaluées d’emblée et qui ont un impact non négligeable sur la représentativité des résultats. Par exemple, est-ce qu’on peut dire que les États-Unis ne représentent qu’une culture ? Également, les questionnaires utilisés pour mesurer la dépression utilisent des concepts occidentaux qui n’ont pas leur équivalent dans toutes les cultures (Kastrup, 2011). Ce faisant, plusieurs personnes peuvent ne pas associer leurs symptômes à la dépression. La présentation clinique de désordres qui s’apparentent à la dépression peut ne pas correspondre aux critères diagnostiques de la dépression, telle que nous la définissons en Occident (Kleinman, 2004). De même, les systèmes de classification des maladies mentales sont influencés par les connaissances actuelles du monde scientifique. Or, ces systèmes ont été créés en majeure partie par les Occidentaux. Donc, un clinicien évalue et perçoit la maladie en fonction de sa propre culture, de sa formation professionnelle et du contexte dans lequel il travaille (Kirmayer, 2001).

Finalement, selon mes lectures, la réponse à ma fameuse question…

Oui, il est bien démontré que la culture a une influence sur la dépression, même si les causes de cette disparité ne font pas consensus. Oh, et comme je me sens un peu kamikaze…Oui, la dépression est occidentale! Mais elle est aussi orientale, africaine, japonaise, etc. Elle prend pays partout, avec différentes couleurs.

Et au-delà de cette fameuse question de différence culturelle, je crois que la dépression s’exprime surtout dans un vécu affectif, social et comportemental qui est propre à chacun. Peu importe le terme utilisé, ce qui compte selon moi, c’est de nous occuper de ce trésor inestimable, notre santé!

* Les opinions exprimées dans les articles n’engagent que leur auteur(e) et ne reflètent pas nécessairement celles des représentants de l’APSSAP.